Angkor, merveilles et désolation.

À son apogée, on estime que l’Empire khmer couvrait une grande partie de l’Asie du Sud-Est, de la Birmanie à l’ouest, au Vietnam, à l’est, et que plus de 750 000 personnes habitaient sa capitale, Angkor.

Son déclin, qui demeure aujourd’hui encore l’un des plus inexpliqués de l’Histoire, ajouté à l’arrivée dans la région des thaïs du royaume d’Ayutthaya, a longtemps fait tomber dans l’oubli ce site progressivement envahi par la forêt tropicale, avant sa redécouverte au milieu du XIXe siècle. Passé au patrimoine de l’Unesco en 1992, les ruines d’Angkor constituent aujourd’hui le principal atout touristique du Cambodge, d’ailleurs visité par plus de 90% des voyageurs qui posent leurs valises au pays.

Quand l’Unesco décide d’inscrire ces temples à son patrimoine il y a maintenant plus de vingt ans, Angkor est classée à risque, fragilisée par les pillages, les guerres, et les exactions commises par les Khmers rouges, qui bien que chassés du pouvoir en 1979, continuent de sévir jusque dans les années 1990 avec la volonté d’effacer les traces de l’Histoire. Les opérations de restauration et de protection des lieux sont couronnées de succès et Angkor quitte la liste des sites en péril dix ans plus tard, en 2004.

Aujourd’hui, pour le Cambodge, les temples d’Angkor et leur exploitation touristique constituent, à l’évidence, une véritable aubaine : alors que seulement 40 000 personnes visitent le site en 1994, puis 200 000 en 2001, les chiffres du tourisme explosent rapidement, et dix milles voyageurs en moyenne (soit plus de quatre millions par an) foulent désormais, chaque jour, ces lieux chargés d’Histoire et de mystères, ce qui fait d’Angkor la troisième destination touristique d’Asie derrière Kyoto au Japon et la Cité Interdite à Pékin. Les pass 1 jour (20 dollars), 3 jours (40 dollars) et 7 jours (60 dollars) rapportent ainsi près de 150 millions de dollars chaque année, sans compter les nombreux autres bénéfices générés par les métiers et les activités directement liés à la découverte de ces monuments pluri-centenaires : trois milles Cambodgiens travaillent pour l’Apsara, l’instance publique de l’Autorité pour la protection d’Angkor et pour l’aménagement de sa région, hôtels, auberges, bars et restaurants ont poussés dans la ville voisine de Siem Reap, et tours operator, tuk tuk (15 à 25 dollars la journée) et locations de motos  (dix dollars la journée) et de vélos tournent à plein régime.

Évidemment, comme la plupart des merveilles que le monde peut compter, les temples d’Angkor sont victimes de leur succès, et souvent ultra-fréquentés. Il est donc nécessaire de préciser qu’il est plus judicieux de ne pas suivre les circuits habituels de visite du site pour profiter au mieux des lieux sans se retrouver coincé au beau milieu de centaines de touristes, notamment au lever et au coucher du soleil. Mais la cité khmer attire chaque année de plus en plus de curieux, et petit à petit, les trajets alternatifs empruntés par les voyageurs désireux d’éviter les foules trop importantes ne permettent plus vraiment de profiter des inestimables luxes que sont le silence, le calme et la solitude.

Angkor Wat, son immense enceinte entourée de douves et la majesté de ses fresques, le Bayon, fameux pour ses visages sculptés, Ta Phrom, où la végétation et la pierre ne semblent faire qu’un, Banteay Srei, jadis pillé par André Malraux, venu dérober des statues pour effacer ses dettes de jeu, ou encore le groupe de Roluos, qui abrite les temples les plus anciens de l’empire khmer, sont autant de joyaux millénaires qui font donc désormais face à un autre défi, celui de l’explosion du tourisme et de l’afflux grandissant de visiteurs dans la région.

Alors que 22 000 personnes seulement vivaient à Siem Reap et dans ses environs en 1992, elles sont aujourd’hui près de 250 000 à avoir pris racine autour de ces lieux emprunts de magie : l’utilisation plus intensive de l’eau, notamment par les grands hôtels pour répondre aux besoins de plus en plus importants du tourisme de masse, a un impact considérable sur la nappe phréatique dans la région, fragilisant le terrain sablonneux sur lequel a été bâtie la cité d’Angkor, et ébranlant inexorablement les fondations toujours vulnérables de ces temples de plus en plus menacés d’effondrement. La volonté de restaurer ces ruines au plus vite s’est également accompagnée d’erreurs dramatiques, les archéologues et les ouvriers détériorant parfois le savoir-faire des architectes de l’époque : à Angkor Wat par exemple, l’imperméabilisation des bas-reliefs avec de la résine acrylique empêche le grès (une roche issue de la cimentation de grains de sable) de respirer et cause par endroits beaucoup de dégâts. L’aménagement des lieux a aussi nécessité des travaux dans la forêt tropicale qui avait repris ses droits au coeur même des ruines, et la végétation qui protégeait autrefois ces constructions antiques du soleil et des moussons n’a plus la même efficacité. À Angkor, les temples sont donc aujourd’hui moins victimes du temps qui passe que de l’homme et de sa nature souvent destructrice : les hordes de visiteurs, qui piétinent désormais ces sentiers par dizaines de milliers, accélèrent l’érosion des temples, l’essor de la ville, de plus en plus façonnée pour les visiteurs, la multitude de cars et la pollution grandissante que cela génère, participe à la décoloration des pierres, et les touristes, eux-mêmes, si peu respectueux de cet environnement majestueux, balancent leurs détritus un peu partout, au coeur même des temples, immortalisent leur passage au Cambodge en gravant leur nom où ils peuvent, escaladent ces ruines pourtant si chancelantes, emportant même parfois un petit, ou un gros souvenir, un bout de pierre, un morceau de temple ou de statue. La beauté des lieux est saisissante, absolue, indéniable, mais la désillusion est malheureusement devenue partie prenante de la découverte d’un site magique qui devient au fil du temps un Disneyland pris d’assaut par un tourisme trop souvent nauséabond.

Le potentiel touristique du site, et les promesses de bénéfices qui accompagnent l’exploitation encore plus intense de cette poule aux oeufs d’or semblent malheureusement prendre le pas sur la préservation des ruines d’Angkor, le gouvernement cambodgien visant sept millions de touristes en 2020.

D’ici là, l’Unesco et l’Aspara tentent d’oeuvrer au quotidien à la sauvegarde de ces vestiges uniques, encourageant les projets durables, l’entretien des temples et une meilleure gestion des flux de visiteurs. La récente découverte d’une cité géante enfouie dans la jungle qui entoure l’ancestrale cité dévoile un peu plus encore le génie architectural et toute l’étendue de l’Empire khmer qui régnait sur la région entre le IXe et le XVe siècle. Elle devrait, surtout, contribuer à faire d’Angkor une destination encore plus prisée dans les années à venir…