Bagan, un fragment d’éternité.

Certains paysages, certains lieux, certains recoins du monde prennent aux tripes, coupent le souffle, impriment au plus profond de l’être une marque indélébile et inaltérable, un instantané de perfection, une empreinte au fer rouge que le temps et la vie ne sauraient effacer.

Bagan est de cette espèce si rare, si précieuse, si exquise, une expérience dont on ne se remet jamais vraiment.

Chaque matin, les sommets des temples, stupas et monastères presque millénaires, et qui ont survécu au temps, à l’invasion mongole de 1287, et au tremblement de terre de 1975, sont autant de points de vue privilégiés pour se régaler d’un inconcevable spectacle : dans cette cité fantastique où, plus encore que n’importe où ailleurs sur la planète, le temps s’arrête et passe pourtant à une vitesse folle, les levers de soleil sont des tableaux de maîtres, des panoramas qui entremêlent la féérie des contes d’autrefois, le mystère des aventures et des explorations d’une époque révolue, et la magie des contrées lointaines, des terres fantasmées, des mythes et des mirages à la fois effrayants et magnétiques.

Le soleil, d’un rouge vif, écarlate, vient transpercer l’horizon, et une brume mystique et pleine de songes enveloppe la terre, des dizaines de temples en pierre ocre et abimée à perte de vue, et leur sommets pointés vers le ciel. Le silence, absorbant, envoûtant, assourdissant, n’est perturbé que par le manège des montgolfières qui s’élèvent au-dessus de ce décor sans pareil, pour un spectacle plus inoubliable encore, un balais de rouge, de bleu, de jaune et de vert, une course de ballons vers un astre qui se fait de plus en plus lumineux, le signe que la fraîcheur matinale va bientôt laisser place à une journée brûlante et embrasée. Au loin, une voix, des prières, semblables aux chants des muezzins au lever du jour, lancent la procession des moines qui partent en quête de leur première collation quotidienne.

La plupart des quelques 13 000 édifices qui faisaient de Bagan, au milieu du IXe siècle, l’épicentre du premier empire birman, a disparu. Il n’en resterait aujourd’hui que 2 200, parfois miraculeusement bien conservés, ou quasiment en ruines, et bien souvent restaurés ou rénovés à la va-vite sous l’égide du gouvernement de Myanmar, ce qui explique que le site ne soit pas inscrit au patrimoine mondial de l’humanité. De New Bagan à la vieille ville en passant par le village de Nyaung-u, plusieurs dizaines de temples, souvent très prisés des nouveaux touristes qui investissent les lieux, sont un condensé du savoir-faire des architectes de l’époque autant qu’un plongeon au coeur du bouddhisme, de ses pratiques, de ses traditions et de ses icônes.

L’Ananda, dont le nom signifie « sagesse infinie », date de 1091, et ses quatre bouddhas, face aux directions cardinales, son pilier central et son stupa doré constituent le temple le plus saint de Bagan. La pagode Shwesandaw, d’un blanc terni par les années, ses marches abruptes et vertigineuses pour s’offrir une vue imprenable sur 360°, est quant à elle prise d’assaut tant par les voyageurs que par les locaux quand vient le coucher du soleil. Celle de Shwezigon, recouverte d’or, et modèle de nombreux autres stupas dans le pays, abriterait de son côté un os de la mâchoire et une dent du Bouddha. Le temple de Shammayangyi, le plus grand du site, celui de Thatbyinnyu, pareil à un manoir hanté, et qui s’élève à près de 65 mètres de hauteur et surplombe toute la « ville », le stupa du Lawkananda, joyau sur les rives de l’Irrawaddy, ou encore la pagode de Dhammayazika, dorée et étincelante une fois la nuit tombée, ne sont que quelques exemples supplémentaires parmi tant d’autres.

Mais il faut s’aventurer plus loin, hors des sentiers battus et des monuments les plus courus, s’enfoncer au coeur de la brousse désertique, slalomer entre les champs et les arbres qui entourent temples et monastères, soulever la terre et s’embourber dans le sable, pousser et se perdre davantage encore, oublier toute notion de temps, escalader, parfois, les édifices les plus abandonnés, pour dénicher les perles souvent oubliées, les bouddhas poussiéreux et les escaliers secrets et minuscules, dissimulés dans l’obscurité et qui mènent à des plateformes délaissées, pour guetter, seul au monde, le soleil regagner sa tanière, le ciel se parer d’une palette de rose, d’orange et de bleu et le brouillard reprendre ses droits, pour voyager dans le temps et se fondre dans ce passé millénaire, pour rendre plus intense encore cet incontrôlable et exaltant sentiment de liberté qu’on croyait pourtant connaître, mais qu’on avait jusqu’ici simplement imaginé ou effleuré.

Une merveilleuse parenthèse enchantée au coeur d’un inoubliable fragment d’éternité.