Buenos Aires, latitudes latines.

Si Buenos Aires est souvent considérée comme la capitale sud-américaine la plus semblable aux grandes métropoles européennes, elle conserve ce tempérament latin, cette atmosphère et cette chaleur propres aux villes et aux peuples du sud du continent, et qui lui confèrent un charme et une personnalité indiscutables. Les adjectifs ne manquent pas pour décrire le « Paris de l’Amérique du Sud », comme on surnomme la capitale argentine. Elle est à la fois colorée, sensuelle et élégante. Elle est andalouse et napolitaine. Elle est spacieuse, hospitalière et généreuse. Elle est paisible et piquante, rêveuse aussi. Surtout, elle a autant de visages, d’esprits, de caractères, de lumières et de tempéraments que de quartiers. Visiter cette ville, bordée par le Rio de la Plata et par l’Atlantique, est une aventure, un périple, presque un pèlerinage.

L’épopée commence dans le Microcentro, le centre névralgique d’un Buenos Aires qui marie l’ancien et le moderne. Les rues étroites et saturées, les administrations, les banques et les commerces, qui donnent au quartier des airs de City londonienne, répondent aux bâtiments de la grande Époque de la capitale, principalement autour de la mythique Plaza de Mayo. Ici, chaque jeudi, viennent défiler les mères des disparus de la dictature, devant la Casa Rosada, ancienne citadelle devenue le siège de la présidence, symbolisant l’union du rouge des Fédéralistes et du blanc des Unitaristes, le Cabildo, antique hôtel de ville, et qui rappelle le passé colonial, et la Catedral Metropolitana, devant laquelle brille une flamme éternelle. D’un côté, la Manzana de las Luces, somptueux souvenir du prestige jésuite du XVIIIe siècle, et de l’autre, la Calle Florida, immense artère piétonne et commerçante, et le Port de Madero, longtemps oublié, désormais bordé de gratte-ciel, de sièges sociaux et de boîtes de nuit. Un détour par le café Tortoni, le plus ancien du pays (1858), où le danseur de tango Carlos Gardel et l’écrivain Jorge Luis Borges avaient leurs habitudes, est incontournable pour son décor grandiose, ses tables en chênes et en marbre, et la mémoire qui l’habite.

Plus loin, San Telmo, ses vieilles maisons, ses rues pavées, sa poésie et sa fierté. C’est le quartier bohème, celui des intellectuels et des artistes, installés dans d’antiques demeures tombées en désuétude. Celui du célèbre mercado, un marché plus que centenaire, celui des galeries d’antiquité, celui de la Plaza Dorrego, noire de monde le dimanche quand vient l’heure de la feria, immense marché aux puces très apprécié des Portenos, comme on appelle les habitants de Buenos Aires. À quelques pas de là, l’authentique et populaire la Boca, multicolore et fiévreuse. Les baraques en tôle ondulée, bigarrées avec le reste des peintures des bateaux du port, les danseurs de tango qui enflamment les petites rues remplies de restaurants et de marchands d’artisanat, et bien sûr la Bombonera, le stade du célèbre club de foot où Maradona a fait ses armes, et dont le maillot est porté par tous les riverains avec orgueil, en font l’un des quartiers les plus photogéniques de la capitale.

L’avenue 9 de Julio, la plus large du monde, mène ensuite à l’Obélisque, l’un des symboles de la ville, au Théâtre Colon, l’un des plus hauts lieux de l’opéra mondial, et au coeur du quartier du Congreso, paré de quelques uns des plus impressionnants monuments de Buenos Aires, l’édifice Barolo, le palais de Aguas Corrientes, le musée dédié à Carlos Gardel ou encore le Congrès argentin, qui abrite la chambre des députés et le Sénat.

Plus au nord, le barrio de Retiro, et sa place San Martin, bordée de somptueuses résidences, comme le palais Paz ou le palais San Martin, et façonnée autour d’un gigantesque ficus, et d’arbres sublimes, des fromagers aux jaracandas en passant par les araucarias, conduisent vers la Recoleta, l’un des quartiers les plus chics et les plus aisés de la capitale. Ici, les espaces verts, les musées, les restaurants, les hôtels particuliers à la parisienne et les places de France et des Nations-Unies impriment à cette partie de la ville tout son caractère plutôt huppé. Principale attraction, le cimetière de la Recoleta, ses impressionnantes sépultures et ses splendides caveaux et mausolées, sont les dernières demeures des élites du pays, parmi lesquelles anciens présidents, soldats, musiciens, savants et bien sûr Eva Peron, véritable symbole de la nation, actrice et femme de Juan Peron, chef de l’État entre 1944 et 1955. Un cours d’histoire hors du commun.

Palermo, le plus grand quartier de Buenos Aires, est sans conteste le poumon de la ville. Promenades, espaces verts et parcs aux dimensions presque colossales font souffler un vent de fraîcheur et d’air pur dans cette capitale qu’on dit si polluée. Le jardin botanique Charles Thays, qui rassemble 8 000 fleurs, plantes et arbres d’Argentine et du monde, les Jardins Japonais, havre de paix au coeur de la folie portena, et le Parque 3 de Febrero, pris d’assaut par les familles, les sportifs et les amoureux quand vient le week-end, constituent une parenthèse naturelle, vivifiante et presque féérique au milieu de la circulation et des grandes avenues de la capitale. Plus loin, le Palermo Viejo, terre d’adoption des immigrés italiens, espagnols et arméniens, n’est plus cette terre de misère tant de fois évoquée par l’enfant du quartier, Jorge Luis Borges, à tel point que cette zone est bien souvent rebaptisée Palermo Soho. Les restos à la mode, les bars et les boutiques ultra-branchés y fourmillent, notamment autour de la très populaire Plaza Serrano, aujourd’hui appelée Plaza Cortazar.

Enfin, prendre la mesure de Buenos Aires, adopter son rythme, se fondre dans cette ville dansante et palpitante, c’est aussi s’excentrer dans les quartiers de Las Canitas, pleine de nouvelles adresses à la mode et de parillas conviviales, de Barracas, hors des sentiers battus, à la découverte des entrepôts marchands et de l’architecture industrielles des XVIIIe et XIXe siècles, et de Belgrano, où les retraités jouent aux échecs, et où les danseurs de tangos en talons aiguilles et en chaussons vernis investissent les milongas et les kiosques à musique en début de soirée et le week-end. De délicieux fragments d’authenticité sur des airs vieux d’un siècle, jubilatoires explorations de la ferveur made in Buenos Aires et de cet amour mélancolique qui collent à la capitale argentine.

Haut perchées sur leur talon, les robes virevoltantes, dévoilant d’interminables jambes, les femmes y sont belles et élégantes, grandes et élancées, souriantes, espiègles et séduisantes. Les hommes portent en eux cette virilité latine qui agace autant qu’elle charme, le regard malicieux et séducteur, la palabre facile et le sourire conquérant. Tous les Portenos, en tout cas, sont à l’image de Buenos Aires : modernes et parfois avant-gardistes, ils semblent être habités de cette douce tristesse de la nostalgie, des saveurs et de la simplicité du bonheur passé, de l’enthousiasme et de l’énergie des Épicuriens. Leur rencontre est au moins aussi envoûtante que la découverte de cette ville si singulière.