Hpa-An, l’autre Birmanie.

Hpa-An, c’est la capitale de l’autre Birmanie.

Celle de l’État Karen et de sa minorité ethnique, oubliée de la paix et indifférente à la vague d’enthousiasme qui a inondé le pays après la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie d’Aung San Suu Kyi aux législatives de novembre dernier.

Celle qui illustre bien, malgré l’ouverture du Myanmar au monde et les transformations enregistrés ces dernières années, la fragilité de la situation, et la complexité du difficile chemin qu’il reste à parcourir. Depuis 1948, date de l’indépendance du pays, ces terres sont le théâtre du plus long conflit civil sur la planète, entre l’armée nationale et les séparatistes Karens, qui sont nombreux à être allé trouver refuge de l’autre côté de la frontière thaïlandaise. Les cessez-le-feu signés en 2012 et en octobre dernier ont néanmoins contribué à ouvrir, petit à petit, Hpa-An au tourisme international, même si la ville ne connaît pas encore le succès des vestiges du royaume de Bagan ou des rives du lac Inle.

Son potentiel, pourtant, est immense, et il ne fait aucun doute que la ville, qui attire de plus en plus de voyageurs curieux de découvrir une autre facette du Myanmar, deviendra dans les années qui arrivent l’une des destinations les plus prisées du pays. Tout, ou presque, y est radicalement différent. La grandeur et la somptuosité des pagodes et des temples laissent place à la puissance et à la souveraineté de la nature, capable de faire jaillir des entrailles de la terre d’inexplicables merveilles. Les environs de Hpa-An valent ainsi un indispensable détour pour leurs étourdissantes caves, à la fois improbables et spectaculaires sanctuaires bouddhistes, et démesurées, inquiétantes et interminables galeries au coeur de la roche karstique typique de cette région de la Birmanie.

La Saddar Cave en est l’exemple le plus frappant : au creux d’une montagne plantée au beau milieu d’un décor fait de routes en terre ocre, poussiéreuse et virevoltante, et de champs et de rizières d’un vert presque fluorescent, une énorme cavité abrite une pagode dorée, une relique de Bouddha incliné, des dizaines d’autres statues et un plafond décoré de centaines de petits bouddhas. La suite est une expédition digne de spéléologues professionnels et avertis, au coeur d’un infini labyrinthe sous-terrain, où la roche prend des formes ahurissantes, rondes et voluptueuses, puis verticales et acérées. Parfois, la pierre est lisse, fondante, comme polie, brune comme du bois travaillé et verni. Elle devient l’instant d’après blanche, rugueuse, et brillante, comme sertie de milliers de microscopiques diamants. Au bout du tunnel, l’autre flanc de la montagne, un festival de lumières et de couleurs. Les rayons du soleil pénètre le coeur de la Terre, se fraient un passage à travers la roche, qui semble s’être écroulée pour offrir une porte de secours aux aventuriers les plus imprudents, illuminant un ultime sanctuaire où viennent se recueillir quelques moines, et une autre ouverture laisse apparaître un horizon de verdure et de petits cours d’eau où naviguent quelques pirogues. Quelques marches plus bas, il est possible d’emprunter l’une de ces embarcations de fortune, de passer sous la montagne, de jouer avec les ombres et les reflets, pour quelques secondes supplémentaires d’une beauté absolue.

La Kawkataung cave impressionne par son interminable rangée de moines qui rappelle la procession quotidienne des disciples des enseignements de Bouddha. Le calme silencieux des bouddhas et des statues de celle de Yathepyan, tournés vers l’extérieur et semblant admirer la nature qu’ils surplombent du haut d’une centaine de marche, contraste avec le bouillonnement intérieur de ces allées obscures aux parois que l’on devine à peine, et les imperturbables cris des chauve-souris qui habitent les lieux. Les plafonds de la Kawgun cave, décorés de milliers de mini-bouddhas, l’immense bouddha couchée et les trois stèles datant du VIIe siècle après J-C, constituent un trésor en voie de disparition, une cimenterie voisine explosant la roche à coup de bâtons de dynamite sans pitié aucune pour ces richesses millénaires. Celle de Bayin Nyi, plus lointaine, est une autre merveille à flanc de montagne, désertée des touristes, mais appréciée des locaux pour la chaleur de ses bains thermaux. La Bat Cave, enfin, offre un surréaliste spectacle quand le soleil quitte l’horizon : des millions (au moins) de chauves-souris quittent leur lieu de résidence, dessinant au coeur d’un ciel bleu pale des nuages pressés et ténébreux, et qui changent de direction pour échapper aux quelques rapaces venus chercher un repas frugal à la tombée du jour, ou à chaque fois que le maître des lieux frappe son jerricane d’essence vide à l’aide d’un bout de bambou, comme un métronome bat la mesure (les petits mammifères volants sont très sensibles aux sons).

Le jardin de Lumbini et ses plus de 1 000 statues de bouddha un peu envahies par la nature, important lieu de pèlerinage du bouddhisme (le Bouddha Siddhartha Gautama y serait né en 623 avant JC), les bains du Waterlake où les enfants viennent se tremper pour chercher un peu de fraîcheur, la pagode dorée perchée en haut du mont Zwe Ka Bin, après l’ascension plus de 4 000 marches, et celle de Kyauk Kalap, juchée au sommet d’un improbable morceau de roche, et le pont qui mène au monastère du même nom, point de vue idéal pour un délicieux coucher de soleil, mais aussi les nombreux petits villages, que l’on traverse au coeur des terres, ou qui ont poussé sur les bords de la rivière Than Lwin, les gargotes aux brochettes de poulet et de porc, si délicieuses qu’on en mangerait des dizaines si l’estomac le permettait, et enfin les sourires, les signes de la main et les « mingalarba » (bonjour) d’une sincérité pure, plus étonnants et chaleureux encore que dans le reste du pays, complètent le captivant portrait de ces terres aux charmes fous, de cette autre Birmanie, belle et blessée, mais puissante et renaissante.