Lac Inle, une journée au fil de l’eau

La ville est encore endormie. Ou presque.

Seuls quelques courageux, quelques aventuriers matinaux bravent le froid glacial et transportent déjà des kilos de marchandises, de bois, de bambou, de terre, sur des pirogues chargées à bloc, prêtes à chavirer à chaque instant, les eaux du lac Inle sur le point de les engloutir. La nuit, sombre et intense, laisse petit à petit place aux premières lueurs du jour, et le lac, vaste étendue d’eau douce au coeur des montagnes du Shan dans l’est du pays, est drapé d’un épais brouillard, mystérieux et mystique, qui empêche parfois de voir à plus de quelques mètres, qui annule l’idée même d’un horizon.

La procession est lente, silencieuse, simplement perturbée par les apparitions, ici et là, de quelques oiseaux qui fendent cette brume lourde et dense. C’est un décor de film, l’épopée sauvage des explorateurs de l’Amazone, l’impression que le danger est plus proche que jamais. Un voyage aux confins de la Terre, à la découverte du monde nouveau, de ses abîmes, de ses hasards, de ses menaces et de ses merveilles.

Les pêcheurs, incroyables équilibristes sur leurs embarcations de fortune, commencent eux aussi leur journée. Un pied sur leur pirogue, pour ne pas tomber à l’eau, et l’autre qui manie, avec une facilité déconcertante, la pagaie pour avancer paisiblement, pendant que les mains s’occupent du filet de pêche. Certains utilisent toujours le traditionnel panier de pêche ancestral et traditionnel, et tapent la pose en échange d’un petit billet pour les touristes désireux de ramener une photo un peu hors du commun. Les autres, indifférents à la célébrité grandissante de la région, savent bien que les moteurs font fuir leur gagne-pain, et s’éloignent tant bien que mal de toute cette agitation. Autour d’eux, les oiseaux virevoltent, eux aussi en quête de leur repas quotidien, à moins qu’ils ne dansent, qu’ils ne s’amusent simplement de leur reflet à la surface de l’eau.

Toujours caché derrière les montagnes, le soleil se fait désirer, mais il colore petit à petit le ciel de douces teintes azur et rosée, avant, enfin, de surgir, de percer l’horizon, de s’installer au-dessus du monde, de dessiner un peu plus encore, en ombre chinoise, les montagnes qui entourent le lac Inle, et les arbres qui les surplombent. La lumière devient folle, aveuglante, les eaux, auparavant sombres et ténébreuses, se parent de reflets dorées et laissent entrevoir une jungle sous-marine, les algues indomptables et les herbes farouches. Puis viennent les jardins flottants, ces allées surréalistes de plantations de tomates, cueillies lorsqu’elles sont encore vertes, de fleurs, de légumes à gousse, de courges ou de concombres, et qui reposent sur un délicat assemblage de boue et de jacinthes d’eau que de longues et innombrables tiges de bambou empêchent de dériver. Après leur plongeon matinal, certains oiseaux viennent s’y poser quelques instants, les ailes déployées, pour sécher et prendre un agréable bain de soleil. Au milieu de ces cultures extraordinaires, les femmes se déplacent en délicatesse pour la récolte, pendant que les hommes retirent le trop plein d’algues et de boue qui gène la circulation.

Les populations Intha, Shan, Taungyo, Pa-O, ou encore Danu ont élu domicile tout autour des 12 000 hectares du lac Inle, dans les quatre villes qui l’entourent, mais aussi dans de petits villages sur les rives et sur le lac lui-même, dans des maisons de bois et de bambou tressées sur pilotis. Les pirogues se garent sous ces funambulesques habitations, qui donnent parfois l’impression qu’elles vont s’effondrer, et d’invraisemblables poulaillers et porcheries culminent plusieurs mètres au-dessus de l’eau. Les cris des enfants résonnent depuis les écoles qu’on rejoint sur de petites embarcations, et l’effervescence, l’agitation, les odeurs et les âpres négociations du marché local, et itinérant puisqu’il tourne sur cinq jours dans cinq lieux différents, constituent un plongeon en plein coeur de ce quotidien si particulier. Il y a les potières, leur plaque tournante manuelle, et la facilité déconcertante avec laquelle elles façonnent tasses, vases et assiettes avant de les glisser dans un authentique four en terre, chauffé à la paille. Les rouleuses de cheroot, ces cigarettes très prisées en Birmanie, et qui remplissent inlassablement de tabac, parfois parfumé au miel et à l’anis, des feuilles de maïs, jusqu’à 500 unités dans la journée. Les ateliers de couture, aussi, et les machines centenaires qui travaillent la fleur de lotus pour en faire des écharpes et des nappes. Et puis les enfants, hauts comme trois pommes, mais déjà capables de se déplacer seul sur l’eau.

Les environs du lac sont parsemés de surprises et de merveilles archéologiques et architecturales. La pagode Phaung Daw Oo, sanctuaire le plus vénéré de la région, s’ajoute au pont de Maing Thauk, réplique miniature de l’U Bein de Mandalay, véritable avancée au milieu des maisons sur pilotis et des rivières, mais aussi au foisonnement des monastères et des ruines des villages de Sagar et d’Indein, auquel on accède après de longues minutes passées à serpenter au coeur des artères labyrinthiques du lac Inle. Ici, des dizaines de stupas, ocres, dorées, grises et blanches, érigées les unes à côté des autres, pour certaines envahies par une nature qui a décidé de reprendre ses droits, invitent à faire un bond millénaire dans le passé. Le soleil, lui, est devenu brûlant, passionné et fiévreux. Cette chaleur presque étouffante ne quittera le lac et ses rives qu’en fin de journée, dans un nouveau spectacle de lumières et de couleurs.

Reste que ce cadre idyllique, ces trésors au fil de l’eau, cet instantané de la vie des population du Myanmar, sont chaque jour un peu plus menacés par le temps qui passe et les conséquences de la présence grandissante de touristes dans la région. Les bateaux à moteur agitent les fragiles matelas qui supportent les cultures et contribuent à polluer chaque jour un peu plus le lac Inle, perturbant ainsi les écosystèmes et menaçant les poissons déjà peu épargnés par les pesticides et les insecticides de plus en plus courants, mais aussi les habitants de ces maisons sur pilotis qui continuent de se laver, de nettoyer leurs vêtements, et de faire leur vaisselle avec l’eau du lac.

La multiplication des habitations flottantes, et notamment des ateliers d’artisans et des hôtels pour touristes encombrent le lac Inle, dont la superficie se réduit d’année en année. Merveille en péril.