Ivanov, le véto devenu Cafetero.

Il a troqué sa veste de vétérinaire contre une chemise abimée et des bottes pleines de terre, l’univers aseptisé de sa clinique du Maryland contre les montagnes sauvages et les vallées fertiles de Manizales, et son look de jeune premier contre une barbe de trois jours, un teint halé et un chapeau de paille. Le sourire aux lèvres, les yeux perdus dans l’immensité d’un décor à la fois simple et majestueux, Ivanov contemple le chemin déjà parcouru, et se réjouit des obstacles qu’il lui reste à franchir.

Cette finca, comme on appelle ces propriétés rurales en Colombie, c’est son rêve éveillé. Un rêve qu’il construit, pierre après pierre, jour après jour, sans relâche.

En 2010, onze ans après avoir quitté, avec sa femme, Angela, la terre qui l’a vu naître ainsi qu’une situation confortable, Ivanov a décidé de rentrer au pays, une fois son « american dream » concrétisé. De repartir de zéro, encore. D’embarquer pour un nouveau voyage, la production de café. De devenir un cafetero, un vrai. L’homme est un rêveur insatiable, un bâtisseur compulsif, un amoureux du défi. Le confort, la facilité et la routine l’ennuient à mourir. Il a ce besoin, une fois son but accompli, de s’inventer d’autres desseins, de recommencer, de continuer à apprendre, à expérimenter. Dans ses valises, deux petites filles, venues au monde à des centaines de kilomètres de leurs racines, qu’il voulait voir grandir loin de l’Oncle Sam, et de son environnement trop lisse, trop parfait, si conventionnel. C’est ici, chez lui, qu’il désirait leur transmettre les valeurs qui lui sont chères : la famille, le partage, l’amour de la terre, le respect de l’environnement, la curiosité. Et surtout leur léguer quelque chose, quand il s’en ira.

Il y a cinq ans, Ivanov et Angela investissent leurs économies dans un petit bout de terre dans les environs de la capitale du département de Caldas, qui compose avec les villes de Pereira et d’Armenia, le triangle du café, une zone d’à peine un peu plus de 150 kilomètres carrés, où poussent pourtant 10% de la production mondiale de l’or noir. À l’époque, le terrain n’est plus ou moins qu’une prairie destinée à l’élevage d’une dizaine de vaches. Il n’abrite que quelques plans de café, presque à l’abandon, et des arbres fruitiers pour une consommation personnelle. Tous deux, accompagnés par la mère d’Ivanov, Esperanza, débarquent dans un monde dont ils ne connaissent pas grand chose.

Mais rien n’est laissé au hasard. Pendant des heures, des jours, et des semaines entières, ils étudient, s’informent, apprennent, se documentent, planifient. La finca s’appellera Tio Conejo, du nom du petit mais célèbre lapin qui compte des histoires aux enfants colombiens. Les premières semences apportent les premiers grains, et des travailleurs locaux viennent grossir les rangs de l’affaire familiale, et s’installent sur les terres aujourd’hui larges de dix d’hectares. Pour eux, un toit et un travail, au quotidien. Probablement la plus grande fierté d’Ivanov. Pendant la récolte, il engage un peu plus de main d’oeuvre, et tout au long de l’année, il accueille des volontaires du monde entier, désireux d’apporter la pierre à l’édifice, et curieux de découvrir l’univers de la production du café colombien, leur offrant le gite, le couvert, ainsi qu’une expérience inédite. Ivanov accueille à bras ouverts, partage sans compter, se nourrit de ces échanges. À ses côtés, on plante, on sème, on coupe, on peint, on construit, on transporte. On apprend comment recycler tout ce qui ne sert pas à la production finale du café, comment confectionner un engrais naturel et organique. Les différentes étapes, aussi, de production de cette boisson consommée partout sur la planète.

Ce retour à la terre sonnait pour lui comme une évidence. L’envie de faire pousser de ses propres mains, de créer quelque chose qui a du sens était trop forte. Le besoin de prendre une autre route, d’embrasser, aussi, une autre notion du temps, était trop pressant. Aujourd’hui, le café d’Ivanov est l’un des meilleurs de la région, et la finca, qui produit également fruits (oranges, bananes, papayes) et légumes (carottes, chou-fleur, épinards…) est auto-suffisante. Le voyage, bien sûr, est difficile, semé d’embuches. Mais chaque surprise, chaque épreuve, chaque adversité surmontée constituent pour Ivanov les bonheurs simples de l’existence.

À quoi bon suivre les lignes.