Juanita la Cariñosa, reine des rings.

Dans le grand hangar du gymnase d’El Alto, banlieue de La Paz, l’ambiance devient un peu plus électrique, chaque seconde, alors que l’heure du grand show approche à grand pas.

Les projecteurs illuminent un vieux ring, un peu abîmé, et la sono crache le mythique Eyes of the Tiger du groupe Survivor. Le speaker tente d’enflammer la salle et son public, des touristes installés sur des chaises en plastique autour de l’arène, et quelques pacéniens assis en tribune. Comme tous les jeudis (et dimanche), les lieux accueillent les fameuses cholitas, ces catcheuses en tenue traditionnelle aymara, fiertés nationales et fidèles représentantes de la lucha libre made in Bolivie.

En coulisse, Mery, le bombín bien vissé sur la tête, est prête à en découdre. À 32 ans, elle fait déjà figure de briscarde : adepte des arts martiaux, elle a fait ses premiers pas sur le ring à 17 printemps. À l’époque, le catch masculin peine à soulever les foules. Sous le pseudo de Juanita la Carinosa, Mery va contribuer à révolutionner le genre et à en faire un spectacle très apprécié des Boliviens, devenant au fil du temps la plus glorieuse ambassadrice de la maison. Autour du ring, des affiches grandeur nature à son effigie, et un podium destiné aux photos d’après combat où son visage et son nom de guerrière sont mis en avant pour le plaisir de ses aficionados.

À la vie comme à la scène, la reine des rings est une battante. Son amour pour la lucha libre ne lui permet pas de vivre dans le confort, ni d’élever ses deux enfants, âgés de quatre et quatorze ans. Maman célibataire, elle quitte sa tenue de luchadora la journée pour faire un peu d’artisanat et préparer quelques douceurs sucrées qu’elle vend comme elle peut, avant, le soir, d’enchaîner les entraînements et les répétitions avant son double rendez-vous hebdomadaire.

Bien sûr, l’art des cholitas est à l’image du catch américain, dont il est grandement inspiré : il s’agit d’un spectacle, écrit et orchestré, où les coups, les cris de douleurs et les KO sont feints, parfois (souvent) grossièrement, conférant au show des allures de music-hall grand-guignolesque. Les hommes ouvrent le bal, avant l’arrivée tant attendue des maîtresses des lieux. Le scénario est sensiblement le même pour chacun des duels qui animent la soirée. Le vilain (ou la vilaine) harangue la foule qui lui répond par de généreuses huées, écrase dans un premier temps la pauvre victime, inoffensive face aux beignes, aux torgnoles et aux prises répétées de son adversaire, et bénéficie largement de l’aide de l’arbitre qui n’hésite pas à frapper la proie qui se tord de douleur au sol, avant, naturellement, un sursaut d’orgueil du héros (de l’héroine), David qui terrasse son Goliath dans une succession des grands classique du catch, de la simple clé de bras au coup de la corde à linge en passant par les théâtrales envolées au-dessus des cordes.

Comme souvent, de par son expérience, Juanita la Carinosa joue le rôle de la bad-girl qui se nourrit des sifflets de la foule. Après une entrée spectaculaire, digne de la WWE, Mery, tout de rouge vêtue et complètement dans son rôle, quitte son chapeau, ses boucles d’oreille et son écharpe avant de multiplier les allers et retours sur le ring. Son adversaire du soir, Sonia, rose bonbon, à peine arrivée, est victime de la perfidie de la diabolique Juanita qui la martyrise à coup de nunchaku, l’agrippe par ses traditionnelles couettes et la balance d’un côté à l’autre de l’arène. Sauts acrobatiques et chutes assourdissantes, étranglements, doigts dans les yeux, rien n’est épargné à l’angélique Sonia dans cette boucherie sans nom avant le retournement de situation habituel, et la victoire du bien sur le mal.

Au-delà du résultat bien anecdotique du combat dans ce gymnase un peu poussiéreux, et de la séance photos pour laquelle elle pose les poings serrés et le regard noir, comme le font les boxeurs, la lucha libre est pour cette pionnière du genre une passion, une fierté à mi-chemin entre l’orgueil et le glamour, mais également un moyen de mettre en avant la culture et la tradition boliviennes. Sa vie de cholita l’a d’ailleurs emmené à participer à des documentaires tournés par National Geographic, la BBC ou Arte, mais aussi hors des frontières du pays, en Espagne ou aux États-Unis. Surtout, les cholitas sont pour Mery une célébration de la femme, de ses couleurs et de ses valeurs. Et d’un point de vue plus intime, une inspiration et une force supplémentaire pour affronter la vie et ses difficultés.