Monica Alvarado, le cinquième élément.

C’est sa terre. Son essentiel. Sa muse. Ushuaia, la Patagonie, Monica Alvarado en a fait sa matière première, un outil pour mobiliser l’esprit, un instrument pour réveiller le monde et reconnecter l’individu à la nature et à ses ancêtres.

À la fin de ses études à Buenos Aires, celle qui se voit davantage comme une travailleuse au service de l’autre et du monde qui l’entoure que comme une artiste décide de rentrer chez elle, de retrouver les terres qui l’ont vu naître et grandir. Ce retour aux sources, aux racines de son existence, sonne comme une renaissance intérieure, une redécouverte d’elle-même et de cette région du bout du monde qui inspire depuis toujours peintres, poètes, et explorateurs en quête d’aventures. Monica plonge alors au plus profond de cette Terre de Feu, celle des peuples Yamana, Tehuelche ou encore Mapuche, des cérémonies ancestrales, de la connexion avec la nature, de la médecine traditionnelle, des savoir-faire primitifs et millénaires, de la spiritualité aussi.

C’est un voyage de la tête et du coeur, une prise de conscience, un parcours initiatique à la rencontre de son identité et de celle de tous les Fuégiens, endormie, oubliée, abandonnée même. Ses cheveux d’un brun intense, ses yeux si noirs et pourtant si doux, son rire franc et généreux, et son look un peu bohème, Monica les a au cours des quinze dernières années trimballés un peu partout en Amérique du Sud, au Chili, au Pérou, en Bolivie ou en Équateur, à la découverte de 10 000 années de l’art et de l’esprit de la Tierra Madre, cette Terre-Mère qui lui est si chère. Et depuis, son art, ses combats, sa vie, sont animés de cette nécessité de la mémoire, de ce besoin du souvenir, et de cette soif de transmettre des idéaux et des valeurs délaissés par l’Homme : « La Terre, et même notre corps, ne nous appartiennent pas, et pourtant l’Homme abuse chaque jour un peu plus de cette nature, de cette force supérieure dont il se croit le propriétaire », aime-t-elle répéter. La réhabilitation du bosque Yatana, cette petite forêt de lengas au coeur même de la ville, transformée années après années en décharge à ciel ouvert, illustre bien la mission qui est la sienne. Les bouteilles d’alcool, les seringues et les ordures ont, sous son impulsion et sans l’aide d’un État peu préoccupé par la question, laissé place aux sculptures, aux expositions, à des projets qui ont déjà réuni plus de 18 000 enfants, et à un jardin dans lequel se perdre est un plaisir.

Dans son atelier, une spacieuse pièce hexagonale faite de bois, les musiques enivrantes de Tito La Rosa et d’Alonso Del Rio, musiciens qui célèbrent la Tierra Madre, l’encens de palo santo, le bois sacré d’Amazonie, le maté, infusion traditionnelle et stimulante issue de la culture des Guaranis, et le gris du ciel d’Ushuaia qu’elle aime tant constituent de fidèles compagnons dans le processus de création de Monica. Un peu partout, des pinceaux, des tournevis, du papier, de la laine, des pierres, du bois, des craies, et des outils d’une autre époque.

Souvent, Monica s’assoie à son bureau, ou autour du cercle d’énergie qui occupe le centre de la pièce, sans savoir où son imagination et son art la mèneront. Le temps disparaît, la déconnexion est totale, l’expérience n’est jamais la même : « Ce n’est pas un processus de la raison, mais du coeur », insiste-t-elle, prenant place devant la fenêtre de son atelier qui donne sur les fameux lengas du bosque Yatana, non loin des bouquins sur Van Gogh, Velasquez ou Picasso, des oeuvres consacrées au chamanisme, à l’ethnologie ou aux Mapuches, ou encore des portraits de Frida Kahlo et de Cristina Calderon, dernière représentante du peuple yagan. L’artiste du vent, du sable et de la mer est une touche à tout : « On peut s’exprimer avec tout, l’esthétique ne se limite pas à une forme, à une technique ». De fait, Monica dessine autant qu’elle photographie, utilise produits et matériaux naturels comme le bois, la laine, la pierre ou l’eau autant qu’elle s’approprie les majestueux décors de la Terre de Feu, la Cordillère des Andes et ses montagnes hostiles, les grandes étendues de neige et la glace, les forêts et les feuilles des arbres, l’océan et la plage. Si la nature est son inspiration, elle est aussi l’instrument de ses actions poétiques, à l’image de ses oeuvres éphémères dessinées sur le sable à l’aide d’un bâton, rapidement effacées par les vagues.

Pour décrire son art, Monica a trouvé une formule qui lui colle à la peau : « Je peins mes rêves, ils deviennent réalité ».

Sa petite maison rouge de la rue Lasserre, musée au mille merveilles, l’existence à la fois simple et inspirante qu’elle mène au quotidien avec sa fille, Azul, l’amour qu’elle porte au monde, à la nature et à l’univers qui l’entourent, et l’énergie, la lumière, la douceur, l’enthousiasme, la délicate ivresse et le bonheur qui se dégagent d’elle en sont les plus beaux exemples.

Pour en savoir plus sur Monica Alvarado.