NayPyiDaw, la demeure des rois.

La Birmanie regorge de surprises, de bijoux, de beautés naturelles, humaines et architecturales. Au coeur de ces trésors, Naypyidaw est un ovni d’un autre style. Surtout, elle illustre les blessures et les douleurs toujours très vives de la nation birmane, la complexité de son histoire marquée depuis plus de 50 ans par une série de dictatures militaires, mais aussi les excès et la psychose de la junte.

En 2005, celle-ci décide d’abandonner Yangon, pour installer la totalité de ses ministères à Naypyidaw (qui signifie cité royale), 320 kilomètres plus au nord, une ville de démesure, bâtie à partir des années 1990 sur une immense forêt de tecks, sur des cultures de riz et de canne à sucre, mais aussi en lieu et place de villages qui auraient été rasés pour l’occasion. Pour expliquer cette délocalisation, la junte évoque alors la centralité de Naypyidaw, mais la volonté de mieux protéger l’administration et le pouvoir en place, ainsi que la possibilité de mieux contrôler les minorités ethniques, les groupes armés et les mouvements de contestation de la population de l’ancienne capitale semblent des raisons bien plus plausibles. Si les fondateurs de cette Babylone fictive voient en Naypyidaw un chef-d’oeuvre d’urbanisation, elle ressemble davantage à une gigantesque bulle fermée sur elle-même, un monde à part aux dimensions aussi colossales qu’absurdes (sa superficie fait six fois celle de New York), à une terre dénuée d’âme et de vie.

Naypyidaw a des airs de Pyongyang, la capitale fantôme de la Corée du Nord.

Ses vastes hôtels, dignes de grands palaces et de villas luxueuses, au service irréprochable, au coeur desquels les « clients » sont transportés à bord de petits buggys, sont pratiquement déserts, tout comme ses spacieux terrains de golf, son zoo ou ses nombreux restaurants, à l’image du café Flight, aménagé dans une carcasse d’avion, autre signe s’il en fallait de l’absence de modération de ces lieux. Si quelques voitures empruntent, ici et là, les amples allées de la capitale, plus larges que des autoroutes (elles peuvent accueillir jusqu’à vingt files de véhicules) selon la rumeur pour que les tanks de l’armée puissent circuler facilement et pour que des avions puissent y atterrir, ces morceaux d’asphalte géants et modernes, décorés d’improbables et extravagants rond-points fleuris, et bordés de bâtiments géants, comme tombés du ciel, d’infinies rangées d’arbres et de trottoirs peints en rouge et blanc ou en jaune et noir, semblent bien longs, bien vides et terriblement imposants. On s’y promène d’ailleurs avec une facilité déconcertante, quand traverser la rue à Yangon, Bangkok ou Hanoi relève du parcours du combattant. Quelques maisons, et quelques immeubles, quand même, surgissent parfois sur le côté de la route, sans que l’on puisse être sûr qu’ils soient habités. Que dire, enfin, de la pagode Uppatasanti, un temple haut de 99 mètres, réplique grandeur nature de la pagode de Shwedagon, ici lieu de culte dépeuplé au coeur d’une cité où les moines, incarnation de la pensée contestataire et opposée à la junte, n’ont pas voix au chapitre.

Si les autorités, avant le retour sur la scène politique d’Aung San Suu Kyi et de la Ligue Nationale pour la Démocratie, estimaient à un million le nombre d’habitants à Naypyidaw, la réalité serait bien moindre.

Personne sur place d’ailleurs ne semble réellement en mesure de répondre à cette question, même si certains confessent que seules les personnes qui travaillent pour le gouvernement (et leur famille) ont été transférées ici, bien souvent à contre-coeur, mais sans pouvoir aller à l’encontre de cette décision. Cette cité des rois n’est donc pas tout à fait une ville fantôme, en témoignent l’animation toutefois relative du centre commercial de la route principale ou encore de son marché central quand vient le soir, ainsi que la présence de quelques hommes d’affaires et de balayeurs de rue. Elle demeure néanmoins, plus de dix ans après être devenue la capitale du Myanmar, une métropole désincarnée, où s’additionnent les cités-dortoirs des fonctionnaires, les ministères barricadés et les quartiers militaires encore plus inaccessibles, invisibles d’ailleurs, et paraît-il creusés de bunkers souterrains.

L’édification de cette ville, qui relève davantage d’un bastion du pouvoir, d’une forteresse inébranlable, ou d’une citadelle énigmatique et imprenable que d’une capitale, aurait coûté plus de 3,5 milliards d’euros, dans un pays où le revenu annuel par habitant ne dépasse pas les 800 euros. La modernité des lieux, le clinquant des bâtiments, les lumières, l’électricité, la grandeur, tout contraste avec le reste du pays, l’un des plus pauvres du continent asiatique. Malgré l’absence quasi totale d’investisseurs et de touristes, les travaux et les sites en chantiers sont aujourd’hui encore très nombreux, accentuant chaque jour un peu plus l’indéniable et surréaliste impression que laisse Naypyidaw à quiconque s’y aventure : une métropole aux décors urbains dignes d’un film post-apocalyptique, abandonnée, comme endormie, au lendemain de la fin du monde.