Phnom Penh, le devoir de mémoire.

Les hordes de voyageurs et la splendeur des temples d’Angkor sont loin, très loin.

La beauté du Palais royal, de ses jardins, de sa salle du Trône ou encore de sa Pagode d’Argent, l’authentique et pittoresque folklore du marché central et du Russian Market, véritables salles aux trésors et cabinets de curiosité hors du temps, ou encore l’atmosphère détendue et délicieuse du Quai Sisowath, où se rejoignent la rivière Tonle Sap et le Mekong, ne constituent que d’insuffisantes réjouissances face au poids et à la gravité de la mémoire.

À l’image du musée national Auschwitz-Birkenau en Pologne, commémoration des terribles camps de concentration de l’Allemagne nazie, du musée de la Guerre d’Ho Chi Minh au Vietnam, souvenir inhumain de la monstruosité d’une Amérique décidée à combattre le communisme à coup de bombes et d’agents chimiques, ou encore du mémorial du génocide rwandais à Kigali, le Tuol Sleng et les Killing Fields de Phnom Penh sont une horreur nécessaire, un témoin brutal, sombre et sauvage de la barbarie dont l’Homme, trop souvent malheureusement, peut se rendre coupable.

La gorge se serre. L’estomac se noue. Les mains deviennent moites. Et la démarche chancelante, comme étourdie. Il faut s’assoir, reprendre ses esprits, pour s’affranchir d’une insupportable nausée, pour encaisser, pièce après pièce, témoignage après témoignage, photo après photo, des coups, au coeur, au corps et à l’âme, d’une violence inouïe. Pour subir, impuissant, l’insoutenable atrocité des lieux, de l’Histoire, et de l’Homme, et de sa face la plus sombre. On ne vient pas à Phnom Penh en vacances, et on ne peut s’y aventurer comme un touriste qui part au bout du monde pour s’offrir un moment dans un petit coin de paradis. La capitale cambodgienne est une épreuve, néanmoins indispensable pour connaître et comprendre ce pays au passé si terrible, si douloureux, si sanglant.

En parallèle de la guerre du Vietnam, le conflit civil cambodgien bat son plein à partir de 1967.

Le parti communiste du Kampuchéa, plus connu sous le nom de « Khmers rouges », allié au Nord Vietnam et au Viet Cong (le Front national de libération du Sud Vietnam), s’oppose alors au gouvernement du Royaume du Cambodge, puis à la République khmère dès octobre 1970 après le coup d’État de Lon Nol, soutenu par les États-Unis et le Sud Vietnam. La Guerre Froide, transposée dans cette partie de l’Asie du Sud-Est, est terriblement meurtrière : plus de 600 000 personnes auraient ainsi perdu la vie au Cambodge entre 1970 et 1975.

Le mouvement contestataire des Khmers rouges prend de l’ampleur et marche sur Phnom Penh le 17 avril 1975. Accueillis en héros salvateurs dans la capitale cambodgienne, les Khmers rouges vont rapidement mettre en place l’un des régimes les plus sanguinaires du XXe siècle, l’Angkar, qui signifie « l’organisation ». À sa tête, Pol Pot, partisan d’un communisme radical, organise dès ses premières heures de règne l’évacuation de Phnom Penh, et met en place son plan de purification de la population. Les moines bouddhistes sont éradiqués, les minorités ethniques souvent massacrées, les élites déchues et la quasi totalité du peuple réduite à l’esclavage. Jusqu’à leur chute, en 1979, après l’invasion du pays par le Vietnam, les Khmers rouges n’auront de cesse d’opprimer la population, et de faire couler le sang, en recourant quasi systématiquement à la peine de mort, pour n’importe lequel des prétextes : le port de lunettes (qui rangeait un individu dans la catégorie des intellectuels à exterminer), la fainéantise au travail, ou l’insoumission, même simplement supposée. Pol Pot, dictateur paranoïaque, sévit au coeur même de son parti, organisant régulièrement des purges internes, et supprimant des fidèles qu’il soupçonne d’être des espions. En quatre ans, 1,7 millions de personnes perdent la vie, soit un cinquième de la population totale du pays. Mais certains chiffres évoquent plus de trois millions de morts.

À Phnom Penh, l’ancien lycée Tuol Svay Prey devient Tuol Sleng, la « Colline empoisonnée », également appelée S-21, l’une des 190 prisons disséminées à travers le Cambodge, aujourd’hui transformée en musée, autant qu’en mémorial hommage aux victimes de la folie des Khmers rouges. Les cellules et les pièces dédiées aux interrogatoires et à la torture remplacent les salles de classe, et portent encore, parfois, des traces de sang vieilles de quarante ans. Les lits, quand il y en avait, les chaînes, les instruments de torture et les tableaux témoignent des horreurs qui se sont déroulées entre ces quelques murs. Et les photos de visages et de cadavres, par centaines, montrent à quel point bourreaux et victimes étaient parfois terriblement jeunes. Au total, entre 16 et 20 000 personnes auraient été enfermées à Tuol Sleng, et sept seulement auraient survécu. Au premier étage, on enfermait dans de minuscules cellules trois à quatre prisonniers, et au deuxième, les détenus étaient entassés à cinquante par pièce, allongées au sol, les pieds attachés à de longues barres de fer. Le bâtiment B servait lui de salles individuelles de torture destinées à faire avouer aux prisonniers un crime, un lien avec la CIA, l’implication dans un sabotage…Étouffements à l’engrais ou à l’eau croupie, lacérations, viols, ingurgitations forcées de matières fécales, scolopendres et autres insectes sur le ventre et dans les plaies ne constituent que de cruelles méthodes parmi tant d’autres. Coupables obligés, tous finissent par confesser leur trahison, souvent imaginaire, ou tout simplement soufflée par les tortionnaires eux-mêmes.

Ces milliers d’anonymes Cambodgiens, mais aussi étrangers (Canadiens, Australiens, Américains, Anglais, Indiens ou Pakistanais), devenus de simples numéros, étaient ensuite envoyés aux Killing Fields, le principal lieu d’exécution et charnier du régime de Pol Pot. Ces deux hectares de terre furent découverts après la chute des Khmers rouges en 1979 par un paysan du village de Choeung Ek, qui remarqua des cheveux et des bouts de cerveaux sur l’écorce d’un arbre, et plus loin, un trou rempli de corps humains. Au total, 129 fosses communes ont été décomptées sur le site de Choeung Ek, et près de 10 000 ossements, provenant d’au moins 17 000 victimes, ont été exhumés. Hommes et femmes, jeunes, adultes et vieillards, étaient massacrés à coup de marteaux, de pioches et de machettes, ou égorgés, ordre étant donné d’économiser les munitions. Les bébés, eux, tenus par les pieds, étaient frappés contre un arbre jusqu’à ce que mort s’en suive. Si plusieurs milliers d’os et de vêtements sont exposés à côté des différents charniers, beaucoup remontent à la surface, années après années, après la saison des pluies. De nombreux témoignages audios, à la fois ignobles et bouleversants, complètent cet insupportable tableau.

Tuol Sleng, et les Killing Fields, ne sont qu’un exemple parmi les dizaines de centres de détention et de camps de la mort qui ont vu le jour sous Pol Pot. S’y rendre aujourd’hui, pour la jeunesse cambodgienne, c’est ne pas oublier, apprendre l’Histoire de son pays pour que jamais ne se reproduise de tels crimes. Pour ceux qui partent à la découverte du Cambodge, c’est plonger au coeur de l’enfer, affronter l’indicible, se heurter à l’Homme et aux plus abjects aspects de sa nature destructrice et meurtrière, et se forcer au souvenir, en mémoire de tant de victimes innocentes. Surtout, c’est participer, tant bien que mal, à la renaissance, et à la reconstruction d’un pays meurtri dans sa chair, et qui continue de panser ses plaies.