Isabel, une vie au bout du fil.

Isabel est née ici, et ne quittera probablement jamais les terres qui l’ont vu grandir.

Dans son village de Huacahuasi, petit hameaux de quelques dizaines d’âmes, perdu en plein milieu de l’infinie vallée de Lares dans la région de Cusco, elle répète inlassablement les mêmes gestes, jour après jour. Après s’être occupée des enfants et des cultures, la jeune maman de trente ans à peine s’installe devant son métier à tisser artisanal, simplement bricolé a partir de bouts de bois (les tisseuses utilisent parfois des os de lama) et de corde, et confectionne les vêtements traditionnels, les panchos, les robes, les sacs, les bonnets, les chapeaux ou les gants qui habillent la famille ou qu’elle essaiera de vendre aux touristes de passage.

Son savoir faire, elle l’a hérité dès son plus jeune âge de sa mère et de sa grand-mère, et elle le transmettra bientôt à son fils Ernan et à sa fille Marta. Au pays, les traditions textiles du peuple inca et de ses prédécesseurs se perpétuent ainsi, et les techniques et les motifs qu’Isabel brode aujourd’hui sont le résultat de cet héritage légué de générations en générations, depuis plusieurs centaines d’années.

Sur son Q’allwa, comme on appelle cette machine en quechua, la seule langue parlée ici, Isabel met d’abord en place les fils, de la laine de lama, de mouton ou d’alpaga, filée au préalable a l’aide d’une Rueca, et dont les couleurs vives, même si les colorants ont désormais fait leur apparition, s’obtiennent encore à partir des insectes, plantes, herbes et fleurs qui peuplent les vallées et les collines qui encerclent Huacahuasi. Pendant des heures, installée à même le sol, sur ses genoux marqués par cette tache répétitive, et sans presque devoir réfléchir, ses mains, ses doigts dessinent ensuite machinalement les motifs, le plus souvent de simples figures géométriques, des animaux du quotidien comme les chevaux, les canards ou les lapins, ou des instruments comme les flutes ou les guitares, et qui sont les mêmes depuis toujours.

Son regard, parfois, semble un peu triste, vide, lasse, peut être, par cette routine qui est la sienne, et celle de tant d’autres femmes dans les communautés andines qui vivent dans ces montagnes péruviennes. Peut-être lui arrive-t-il aussi, quelques fois, de rêver d’autre chose, d’une autre existence, plus facile, plus confortable, pour elle, pour ses enfants.

Pourtant, elle aime cette vie simple, modeste, ou rien ne s’achète, ou tout se produit, la nature qui l’entoure, la chaleur du soleil, qui chaque matin la rappelle à son office, la fraîcheur de la nuit qui amène le repos, l’eau de la rivière, avec laquelle elle lave le linge, les rires de son fils et de sa fille, qui s’amusent de si peu, ou encore la pureté, l’immensité et la majesté de cette vallée que son peuple habite depuis l’éternité.

Ici, Isabel ne possède pas grand chose, un toit, quelques bêtes, autant de plantations, et ce métier à tisser qu’elle s’est elle-même fabriqué. Mais elle a tout ce dont elle a besoin, et cela suffit à donner une belle leçon de vie.