Roberto Durán, rendez-vous avec la légende.

L’ambiance est électrique, la foule crispée, captivée.
Ce 24 février 1989, sur le ring du Convention Center d’Atlantic City, El Cholo, le regard presque vide, fait ce qu’il sait le mieux faire. Se battre jusqu’à l’épuisement, frapper, encore et encore, encaisser, sans broncher. Les coups pleuvent. Il souffre, il souffle. Bousculé, poussé dans les cordes, il subit, mais il tient bon. C’est la seule chose qui l’anime. Vaincre. Prouver au monde qu’il est encore là. Lui, l’unique, le légendaire Roberto « Mano de Piedra » Duran. C’est le combat d’une vie. Gauche, droite, gauche, droite, le Panaméen, 37 ans au compteur, envoie le grand Iran Barkley au tapis au onzième round. La paupière enflée, le visage boursouflé, The Blade se relève. Jusqu’au terme de la douzième reprise, les deux héros livreront une bataille d’une violence et d’une intensité rare.

« This is a war » s’écrie un client devant les images d’archives, anciennes et abimées, diffusées dans le restaurant de l’enfant du pays. Le ring est envahi, l’audience exulte, les deux guerriers tombent dans les bras l’un de l’autre, conscients d’avoir livré un combat épique et historique. Puis la décision des juges tombe : Roberto Duran devient champion du monde dans une quatrième catégorie, celle des poids moyens WBC, 21 ans après ses débuts.

Son resto, la Tasca de Duran, est un véritable musée, une galerie à la gloire de l’idole du Panama : aux murs, des peintures à l’effigie du héros national, ses ceintures de champion du monde, ses coupes, ses gants, ses shorts, ses chaussures, des photos de ses plus prestigieuses victoires, de ses rencontres avec d’autres illustres célébrités, de Nelson Mandela à Mike Tyson, en passant par Sylvester Stallone, pour qui il jouera les sparring partner dans le film Rocky II. L’empreinte de sa main, immortalisée dans le plâtre et même les sets de tables rappellent les heures de prestige d’El Cholo.

Ce soir, la légende est attendue. Il est 19h30. Le temps passe. Les vigiles à l’entrée se montrent des vidéos porno sur leurs téléphones. Les familles, venues de tout le pays, et les touristes, amateurs de boxe, patientent en commandant des plats sans saveur, et plutôt hors de prix. Tous ont les yeux rivés sur l’entrée, à chaque fois que la porte s’ouvre. L’audience est silencieuse, l’attente interminable. Un groupe commence à jouer au coeur du restaurant, dans l’indifférence la plus totale.

Puis à 22h15, la Main de Pierre déboule comme une fusée et s’empare du micro. La salle se lève dans une folle énergie commune, danse, crie, applaudit, se jette sur lui, prend des photos, filme l’ancien gamin du quartier d’El Chorillo, désormais chanteur de salsa à ses heures perdues. Comme un manège bien réglé, il passe de table en table, tape la pose aux côtés de chaque client, le poing serré en avant, comme il avait l’habitude de le faire lors de la pesée, avant chaque combat. Il discute, serre dans ses bras, embrasse. Son visage d’ange, marqué par 37 ans de carrière, et de nombreux excès, a disparu, tout comme sa légendaire moustache. Les clients de la Tasca profitent de ces quelques instants privilégiés aux côtés de l’homme aux 119 combats, 103 victoires dont 70 par KO.

Roberto Duran quitte la veste, attrape une cerveza, observe l’assemblée, et savoure, comme tout au long de sa vie de boxeur, ces moments de gloire, le sourire vissé sur les lèvres. Les rings sont déjà loin, mais il reste, aujourd’hui encore, un véritable dieu vivant au pays. À quelques pas de son restaurant, une statue érigée en son honneur est d’ailleurs là pour le rappeler.

La Tasca de Duran – El Cangrejo, Calle Alberto Navarro local #53 – Panama City