Sayato, l’habit ne fait pas le moine.

Les meilleures histoires, les plus belles aventures, les rencontres les plus fascinantes, se jouent bien souvent sur un coup de dés, une erreur plutôt fortuite, un bienheureux hasard.

La quête d’un temple blanc, comme un mirage au coeur des innombrables vestiges du royaume de Bagan, un mauvais sens de l’orientation, une escapade sauvage, inattendue, et involontaire hors des sentiers battus, puis une question, sortie de nulle part : « What are you doing here ? ».

Un moine, comme on pourrait en croiser partout dans les environs, ou dans toutes les villes du pays, de Yangon à Mandalay. Son anglais est fluide et pour le moins surprenant, sa démarche élégante, presque flottante, volatile, son regard intense et sérieux, et son sourire apaisant et communicatif. Il a cette envie immédiate, spontanée, presque incontrolable, d’échanger, de parler de ce qu’il est, de transmettre, d’apprendre, aussi, des autres, de répondre aux questions et d’en poser. Il ouvre, en une fraction de seconde à peine, les portes de sa maison, de son existence, de son monde, de son coeur et de son esprit, sans y réfléchir à deux fois. « You can call me Sayato », répond-il, à qui lui demande son prénom. Il s’agit, en fait, d’un titre, de la dénomination commune des moines.

Il s’appelle en réalité Utharthanapa La (le U étant une marque de respect), et son histoire est singulière, unique, hors du commun.

Petit, il est, comme tous les enfants de son âge, samanera, ou novice, c’est-à-dire initié aux pratiques qui régissent le quotidien de ceux qui embrassent la vie de moine. Ses premières vacances, ses premiers étés passés à s’instruire et à étudier la discipline des élèves de Bouddha, font naître en lui l’évidence d’une vocation, malheureusement rapidement contrariée. Utharthanapa La est trop bon à l’école, et si tout le monde peut devenir moine, ceux qui ont plus de capacités ou de facilités n’ont bien souvent d’autre choix que de poursuivre leurs études. À l’époque, l’armée, bien que contrôlée par le régime autoritaire de Ne Win, n’est pas encore la junte qui écrira quelques unes des pages les plus sombres de l’Histoire de la Birmanie. Elle constitue, surtout, la meilleure opportunité possible pour des jeunes comme « Sayato ». Il poursuit ses études en Chine et aux États-Unis, avant de devenir pilote de l’air pour les forces nationales.

Tout change, pour lui comme pour la Birmanie, le 8 août 1988. Des manifestations pacifiques réclamant l’établissement de la démocratie, notamment provoquées par l’état lamentable de l’économie du pays, sont réprimées dans la violence et dans le sang. Les chiffres officiels annoncent 3 000 victimes, parmi lesquels des moines, pris pour cible pour la première fois. Parallèlement à sa carrière, Utharthanapa La commence d’abord à apprendre la méditation, avant de quitter définitivement le cockpit des avions de chasse pour se consacrer à son rêve d’enfant. Sa carrière dans l’armée ne lui ayant pas permis de fonder une famille ou de dépendre d’un quelconque engagement, il se consacre pleinement à l’étude des enseignements de Bouddha, et devient enfin moine bien des années après cet acte contestataire, à l’âge de 53 ans, avant de rejoindre le monastère de Tuyinpaht, à Bagan, il y a un peu plus de six ans maintenant.

Son quotidien est aujourd’hui millimétré, comme l’est celui de tous les moines de Bagan et d’ailleurs.

Il se lève quand il se réveille, toujours avant le lever du soleil, médite un court moment avant d’aller prendre son petit-déjeuner, toujours au même endroit dans un petit village voisin. Accroc au contact avec l’autre, à l’échange et au dialogue, il part ensuite à la rencontre des voyageurs qui ont posé leur sac à dos dans la cité aux plus de 2 000 temples avant de regagner son monastère vers 10h15 pour une dernière collation journalière. Les six heures qui suivent sont consacrées à la lecture, son autre grande passion, au cours, notamment de culture générale de par son parcours, qu’il dispense aux novices, et bien sûr à la méditation. Assis, debout, ou en marchant, il vide son esprit de toutes les questions que peut se poser un homme comme les autres. Il emprunte, enfin, à la tombée du jour, inlassablement, le même chemin, le long de la route qui mène au temple Winido. Et il ne changerait, pour rien au monde, cette douce routine, cette rengaine apaisante, l’agréable refrain qu’est devenue son existence. L’homme qu’il a été, l’homme qu’il est devenu, Sayato n’a aucun regret.

Il entend bien finir ses jours dans ce temple, où son histoire l’a amené, où la vie qu’il a toujours voulu avoir a, après une longue, très longue parenthèse, enfin repris ses droits.