Vang Vieng, OVNI sous influence.

La ville de Vang Vieng, 150 kilomètres à peine au nord de la capitale Vientiane, est une attraction bien à part au Laos, destination privilégiée des voyageurs en quête de calme, de nature, de grands espaces et de cascades.

Pendant des années, la bourgade, articulée autour de trois rues principales et d’un arrêt de bus, s’est bâti une solide réputation de fêtarde nocturne et débauchée, devenant un lieu de pèlerinage pour bon nombre de routards curieux, avides de dépaysement et de frissons, et bien décidés à s’essayer à l’opium, et à toute autre drogue disponible sur place.

Au début des années 2000, Van Vieng devient une zone de non-droit, un paradis hallucinogène pour touristes au beau milieu d’un pays pourtant très strict en matière de drogues, puisque la consommation y est passible de la peine de mort. Le psychotrope préféré des poètes est en vente libre dans les bars et dans les restaurants, à plus ou moins 7 euros le gramme, au même titre que les champignons, la méthamphétamine ou la marijuana, et l’alcool coule à flot.

Les jeunes du monde entier affluent pour s’essayer au tubing, gigantesque concours de binge-drinking à l’américaine : dans un décor grandiose fait de montagnes karstiques creusées d’une multitude de grottes naturelles, ils sont plusieurs centaines, chaque jour, en slip de bain et en bikini léopard, à descendre en bouée la rivière Nam Song, marquant des pauses, plus ou moins longues mais toujours très arrosées, dans la vingtaine de bars qui borde le cours d’eau. Sur place, beer-pong, chaises musicales alcoolisées et concours de shooters s’enchaînent, l’odeur de la marie-jeanne se mêle, parfois, à celle moins agréable des tripes et des boyaux que certains ont égaré ici et là, s’abandonnant bien trop vite et sans mesure au fond des verres et des bouteilles. Vang Vieng, sacrifiée au tourisme de l’excès, se transforme en un très populaire Cancún asiatique, où l’ivresse, la dépravation et le vice deviennent des principes quotidiens au coeur de la jungle, où la nudité et le sexe au grand jour ou presque contrastent avec les règles de vie locales. Il pleut des décibels de mauvaise musique, des buckets de whisky, des Beerlao, des joints, de la poudre, des vingtenaires springbreakers titubant et balbutiant, et des coups d’un soir.

Une fête sans fin dans un camp de vacances pour post-adolescents qui résonne au début comme une véritable aubaine pour les locaux, puisque ce tourisme de consommation sans limite génère près de 90% des revenus de la ville. Aujourd’hui encore, l’absence de pudeur et de respect pour les traditions laotiennes est un trop mince obstacle face à l’arrivée de débris occidentaux prêts à plonger la tête la première dans un seau rempli d’alcool fort, même si l’agacement des locaux s’est avéré plus palpable ces dernières années.

Surtout, un certain nombre d’accidents dramatiques a terni la réputation de Vang Vieng, les excès en tout genre ayant parfois de tragiques conséquences : rien qu’en 2011, plus d’une vingtaine de touristes aurait trouvé la mort, et on dénombrait à cette époque, chaque jour, près de dix nouveaux patients à l’hôpital de la ville, le plus souvent pour des os cassés après des descentes de tyrolienne sans protection mal maitrisées. Les autorités décident alors de fermer une grande majorité des rades de la rivière Nam Song (seulement deux étaient ouverts à notre passage début 2016) et la consommation de drogue y est désormais illégale. Du moins sur le papier, puisque certains restaurants conservent ces substances illicites à la carte, et que les touristes pris en flagrant délit doivent le plus souvent s’acquitter d’un onéreux pot de vin pour filer entre les gouttes, en cas de malencontreuse rencontre avec la police. Si Vang Vieng demeure le temple laotien de la fête, la ville a retrouvé un certain calme, une aubaine pour profiter des trésors bien plus précieux que la région peut offrir : la lagune bleue de Tham Poukham, les grottes de Padeng, Xang ou encore Nang Oua Kham, les villages voisins et les rizières au milieu d’impressionnantes montagnes idéales pour l’escalade et la randonnée.

Moins animée, Vang Vieng n’en demeure pas moins festive et pétillante. Délestée de son immodération trop extrême, l’ancien eldorado de l’excès reste aujourd’hui une parenthèse au coeur du Laos, une étape qu’il convient d’aborder avec un brin de folie, mais dans le respect des hommes et des femmes qui y vivent.