Yangon, ex-capitale aux bras ouverts.

Difficile d’imaginer Yangon, il y a quelques années encore, avant l’ouverture du pays au monde extérieur entre 2011 et 2012.

Les rues calmes et désertes, les vieux téléphones, les antiques bus verts fatigués et chancelants et les façades des bâtiments délabrés, envahies de plantes, laissent place, petit à petit, à l’effervescence ordinaire des grandes villes de l’Asie du sud-est, aux artères bouchonnées, aux smartphones, aux hôtels de luxe en devenir et même à quelques boutiques high-tech. Bien sûr, l’ancienne capitale, autrefois appelée Rangoon, poumon économique du pays, est encore loin de ressembler à sa voisine thaïlandaise, mais la modernisation brutale fait inexorablement son travail, et chaque coin de rue ou presque est en chantier.

La victoire récente, aux premières élections législatives organisées au Myanmar depuis vingt-cinq ans, de la National League Democracy d’Aung San Suu Kyi, libérée depuis 2010 après avoir passé plus de quinze années assignée à résidence (preuve, s’il en fallait, que la ville et plus généralement tout le pays sont chargés d’une Histoire lourde et tourmentée), devrait d’ailleurs encourager ce work in progress.

Yangon, et le Myanmar, sont aujourd’hui un nouvel eldorado pour les investisseurs, un nouvel éden pour les touristes. Pour autant, Yangon conserve un charme inaltérable, une personnalité et un caractère qui lui sont propres, d’infinies richesses, et une humanité débordante.

Le Longyi, sorte de sarong noué autour de la taille, sur le côté pour les femmes et sur le devant pour les hommes, le thanaka, une pâte cosmétique jaune et qui couvre le visage des enfants et des femmes notamment pour les protéger du soleil, le bétel, une préparation à base de noix d’arec, de chaux et de tabac, chiquée par une grande majorité de birmans pour ses propriétés stimulantes, coupe-faim et anti mauvaise haleine, et qui colore les dents en orange, et la salive, qui vient peindre les trottoirs et les rues de taches ocres, en rouge, les parapluies, nécessaires pour échapper à l’omniprésente et étouffante chaleur du ciel de Myanmar, le linge qui sèche aux fenêtres, les chaussures, qu’on laisse systématiquement à l’entrée des maisons et parfois même des magasins, les fils électriques qui se baladent un peu partout depuis les fenêtres, les jeunes, pieds nus, qui tapent le ballon et qui s’arrêtent dès qu’une voiture s’engouffre au beau milieu de leur petit terrain de jeu, ou encore la parade des vendeurs de rues, qui semblent chanter en déambulant d’une ruelle à l’autre, alourdis de petits chariots remplis d’oeufs, de fruits ou d’autres denrées, façonnent l’atmosphère, l’ambiance, le tempérament de cette ville.

La pagode Shwedagon, un stûpa situé sur la colline de Singuttara, est sans conteste l’attraction principale de l’ancienne capitale. Premier centre religieux du pays, ce lieu saint du bouddhisme contiendrait des reliques de quatre anciens Bouddhas, dont huit cheveux du Gautama, et aurait été construit selon la légende au VIe siècle avant Jésus Christ (plutôt entre le VIe et le Xe selon les archéologues spécialistes de la question). Quelques touristes, mais surtout de nombreux Birmans, venus invoquer un destin favorable ou racheter leurs fautes, et des moines, accomplissant leur pèlerinage hebdomadaire, voire quotidien, gravitent autour du stûpa central, haut de 98 mètres et recouvert de milliers de plaques d’or, mais aussi de la colonne de Bouddha, de la pagode Shisawpu, de la cloche Maha Tisadda Ghanta, des autels consacrés aux différents jours de la semaine et des dizaines d’autres temples et monuments, qui rendent cet imposant site plus majestueux encore.

La ferveur et la foi silencieuses, l’encens brûlé devant chaque sanctuaire, et le manège des offrandes et de l’eau versée sur les statues constituent un spectacle fascinant, chargé d’une histoire millénaire, des Mons du delta de l’Irrawady aux rois Binnya U, Dhammazedi ou Singu Min, en passant par l’inoubliable discours d’Aung San Suu Kyi, en 1988, point de départ de la campagne anti régime militaire du prix Nobel de la paix. Plus loin, la pagode Sule, octogonale et vieille de 2000 ans, la pagode Botataung, et son stûpa creux et doré à l’intérieur duquel on peut pénétrer, le temple Nga Htat Gyi et son Bouddha assis haut de 14 mètres, ou encore la pagode Chauk Htat Gyi, qui abrite un Bouddha couché long de 65 mètres, sont des sites un peu moins fréquentés mais qui valent le détour.

S’essayer au Bogyoke Market, rempli de bonnes affaires textiles et de bijoux, déambuler en plein coeur du quartier de Chinatown, où les stands de nourriture se comptent par dizaines, où les drapeaux flottent dans les airs et où pullulent les paraboles collées aux fenêtres, se perdre le long de la 19th street où les cocktails se paient moins d’un euro, aller faire un tour au jardin Maha Bandoola et observer les jeunes se poser et discuter au pied d’une obélisque haute de 60 mètres, puis sur les rives de la rivière Yangon décorées de petits bateaux de pêche, et enfin vagabonder, pour quelques centimes à peine, à bord du Yangon Circular depuis la gare centrale, se nourrir, pendant plus de deux heures, de l’authenticité et du folklore du quotidien des habitants de la ville, du manège ordinaire et journalier de ceux qui l’empruntent, chargés de victuailles dans des sacs parfois plus grands qu’eux, de leurs regards curieux et de leurs sourires, sont autant de bonnes recettes pour goûter un peu plus encore à la chaleur, l’innocence et la sensibilité de l’accueil à bras ouverts des hommes, des femmes et des enfants du Myanmar.