Yin Nean, Memories of Murder

Le 17 avril 1975, il s’en souvient comme si c’était hier.

Alors que les Khmers rouges s’emparent de la capitale cambodgienne, Phnom Penh, entraînant ainsi la fin officielle du régime de la République khmère, soutenue par les États-Unis et la République du Vietnam, Yin Nean, tout juste quinze ans, enfourche sa bicyclette, et s’en va, comme beaucoup de jeunes de son âge, accueillir en véritables héros les soldats de l’armée de libération du pays.

À l’époque, le Kampuchea est en effet meurtri depuis huit longues années par un conflit civil exacerbé par la guerre du Vietnam voisine, dramatique concrétisation de la chasse aux communistes menée par les États-Unis à l’autre bout du monde, dans un contexte de guerre froide. Le renversement du gouvernement, allié des Américains, est pour beaucoup une bénédiction, et représente l’espoir de jours meilleurs, après de longs mois de famine, d’affrontements et d’atrocités. Des espoirs rapidement déçus, les Khmers rouges mettant rapidement en place un régime communiste à la fois radical et autoritaire, qui fut pendant une demi-décennie l’un des plus meurtriers de l’Histoire de l’Humanité.

Ce matin-là, Yin est chez son oncle, avec sept autres membres de sa famille, dans le quartier de Beoung Tompon, non loin du marché O Russey : « il était à peu près 10h, et tout le monde semblait heureux. J’ai demandé à mon père ce qu’il se passait, et il m’a répondu que la guerre était finie, que les armes, les petites comme les grandes, ne feraient plus jamais le même bruit ». Avec son cousin Yee, Yin se mêle à l’euphorie populaire, et suit  les tanks dans la ville, reprenant avec ferveur les chants des soldats : « L’armée révolutionnaire a libéré le pays ! La guerre est finie ! Sus aux traîtres de Lol Non (le président renversé de la république du Cambodge) ! «  . Ensemble, ils dépassent la rue Monivong, le théâtre Vimean Tep, la rue Sisowath, le Wat Mahamontrey, avant d’arriver au stade olympique. C’est à ce moment que son existence, ainsi que celle de tout son pays, bascule un peu plus dans l’horreur. Quelques coups de feu sont tirés, l’armée disperse la foule, et ordonne l’évacuation pendant trois jours de la capitale, prétextant un bombardement imminent des États-Unis. Très vite, les rues sont bloquées, et Yin Nean et son cousin, livrés à eux-mêmes, traversent la ville, et, échappant à la vigilance des soldats, parviennent au bout de plusieurs heures à regagner la maison familiale : « Ne sortez plus. Restez ici. Demain, nous partons tous au village » annonce la tante de Yin Nean. Cet exode forcé coutera la vie de plusieurs milliers de Cambodgiens, morts de faim, de soif, ou de fatigue. Pour Yin Nean, le trajet, long de 360 kilomètres, pour rejoindre à pied la province de Prey Veng, durera trois mois. Il intègre dans la foulée une unité d’enfants en charge de la cueillette des légumes, puis travaille à la reconstruction de la digue le long de la rivière, avant d’être évacué en 1978 à Battambang. Il assiste alors à une exécution en pleine forêt, et ce n’est qu’à ce moment qu’il commence à prendre conscience du drame qui se déroule partout dans le pays.

Le gardien de la mémoire

Quelques années plus tard, en 1982, de longs mois déjà après la chute des Khmers rouges, Yin Nean décroche grâce à son oncle un boulot d’homme à tout faire au Tuol Sleng « pour savoir ce qu’il s’était passé ».  Dans l’ancien lycée devenu centre de détention sous Pol Pot, et désormais transformé en musée en mémoire des nombreuses victimes du régime communiste, il nettoie les cellules, et l’ensemble des bâtiments, autant que l’extérieur, s’occupe du jardinage, ou encore de la sécurité, pour quelques paquets de riz, de l’huile, du sucre et des cigarettes. Ici, il réalise l’ampleur de l’horreur de ces quatre années passées sous pavillon rouge, les tortures, les massacres, et les charniers : « C’était un endroit sombre, parsemé de tâches de sang, et les équipements utilisés pour les sévices étaient toujours là ». Et jusqu’à aujourd’hui, jamais il n’a quitté ces lieux qui virent tant d’innocents perdre la vie, passant chaque seconde ou presque de son existence à honorer leur mémoire, à aider les familles à identifier leurs proches disparus, à oeuvrer au quotidien pour que pareille tragédie ne se reproduise jamais au Cambodge. En 1989, il est engagé aux archives après une formation financée par le Ministère de la culture, puis en 1995, Youk Chhang, à l’origine du Yale’s Cambodian Genocide Program, l’engage comme assistant pour s’occuper, pour le compte du DC-CAM, le Centre de Documentation du Cambodge, de tous les documents liés aux Khmers rouges et aux atrocités commises entre 1975 et 1979.

Il devient petit à petit le gardien de la mémoire du génocide cambodgien.

En un peu plus de vingt années passées aux côtés de Youk Chhang, il a nettoyé, classé, rangé, et archivé près de 500 000 documents, des papiers, des photographies, des films, des confessions ou des biographies. Les plus marquants, pour lui qui n’a bien sûr pas pu lire le demi-million de pages qui lui est passé entre les mains, sont ces confessions forcées obtenues par les gardiens de Tuol Sleng, et les histoires de ces individus souvent anonymes : « L’histoire et les lettres d’amour d’Hout Bophana, par exemple, comptent parmi les traces écrites de cette période qui m’ont le plus touché ». Le portrait de cette jeune et belle femme est l’un des plus hypnotiques du musée de Tuol Sleng : séparée de son mari Ly Sytha, parti rejoindre la résistance communiste avant la chute du régime de Lon Nol, Hout Bophana est arrêtée après 1975, comme tant d’autres victimes persécutées par les Khmers rouges. Ly Sytha, devenu le Camarade Deth dans l’organigramme de Pol Pol, la retrouve, puis la sauve. Les deux amours commencent alors à échanger de longues lettres d’amour qu’Hout signe souvent sous le pseudonyme de « Flower of Dangerous Love », malgré le danger qui pèsent au-dessus d’eux dans une société où le pouvoir a la main-mise sur les relations privées. Une fois leur romance exposée, Ly Sytha est exécuté, et Hout est envoyée à Tuol Sleng où elle sera interrogée, torturée, tuée et balancée dans l’un des charniers voisins. Une histoire parmi des centaines, mais que Yin Nean évoque toujours avec la même émotion.

Au quotidien, il porte ce fardeau pour tous les Cambodgiens, aide les descendants de victimes et survivants à retrouver la trace de leurs proches morts à Tuol Sleng et dans d’autres centres de détentions et d’exécution, cherchant dans ses archives les documents qui leur permettront, enfin, de faire le deuil de ceux qui ont disparu : « Le passé est là, tous les jours, c’est une obligation pour moi, pour ces familles, pour mon pays, pour les autres, et c’est important pour les futures générations », souffle-t-il. Humble, plein de retenue, presque timide, Yin Nean est un homme de peu de mots, et ses réponses, bien souvent, sont courtes et réservées. Il n’a pas l’habitude de parler de lui, de son histoire et de son passé, ayant mis sa vie au service des autres et de leurs questions : « Il est la mémoire de Tuol Sleng, le coeur de notre projet. Ce n’est pas quelqu’un qui parle beaucoup, mais son honnêteté, sa sincérité, et son humanisme font de lui un homme exceptionnel. C’est lui, il est ici, et où qu’il aille maintenant, il continuera son important travail, sa contribution » insiste Youk Chhang.

Car plus de quarante-et-un an après ce 1er avril 1975, et après plus de trois décennies passées entre les murs de Tuol Sleng, Yin Nean pense à la retraite : « Je voudrais continuer, mais mon âge est déjà avancé. Et les générations futures peuvent faire mieux que moi. Je leur ai montré comment faire ». Mais avant de s’octroyer un repos bien mérité, il a décidé d’écrire, de livrer ses mémoires, ainsi que celles de ces anonymes qu’il a côtoyé tout au long de son existence, à travers ces innombrables feuilles de papier.

Un projet de livre débuté il y a plusieurs années déjà. Un morceau d’Histoire, des morceaux d’histoires, et la sienne aussi.